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- nouvelle contribution -
Conférence lors des premières assises polonaises
des pédagogies de rue organisées par la Fondation
de Pologne et le GPAS (juin 2003)
par Daniel cueff
Je voudrais dédier mon intervention à trois polonais dont les travaux ont influencé durablement la pensée pédagogique et sociologique de notre continent.Janus Korzack, pédagogue, inventeur de la république des enfants et grand défenseur de la condition enfantine. Korzack périra avec les enfants juifs de son orphelinat du ghetto de Varsovie. Malinowski, lun des inventeurs de lethnographie et explorateur du journal de bord, pratique de recherche qui a été réinvestie depuis dans le champ de lethnographie en sciences de léducation.
Et enfin Lichinski, pédagogue mécène qui traversera bien des crises sociales et politiques polonaises pour créer et cogérer avec les enfants les réponses durgence à travers des foyers encore très vivaces et très efficaces à Varsovie notamment. Tout à lheure, il vous sera présenter le résultat dune année de travail de pédagogues qui à lissue de cette formation vont mettre en uvre, ce que nous avons appelé des pratiques éducatives de rue. Ces pratiques nexistent pas en Pologne pour plusieurs raisons, vues de mon point de vue étrange détranger à la situation:
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lhistoire de la pédagogie en Pologne est essentiellement instituée, cest à dire que les pédagogues sont formés à laccueil denfants dans des institutions dans lesquelles ces derniers viennent volontairement ou non.il ny a pas traditionnellement denfants des rues en Pologne, dans le sens ou cette terminologie est communément comprise: cest-à-dire des enfants à la rue, sans lien aucun avec les adultes. Au contraire, ces enfants ont des attaches avec leur milieu familial, lécole, les foyers mais elles sont distendus, peu solides au profit de liens avec la rue, les squats, les cours qui deviennent les lieux principaux ou lenfant aspire à être, entre pairs, et ou il estime devoir trouver une partie des moyens de sa survie (les gares notamment, le charbon à Bytom etc)
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les difficultés des enfants sont analysées comme relevant dune pathologie sociale qui sorigine dans la faiblesse de léducation familiale considérée déficiente. Les enfants sont examinés comme sujet à des troubles du comportement (Freud) et des troubles dans le développement moral et sociétal (Piaget). Ce qui est condamné chez les enfants des rues, cest ce que lon appelle limmédiatisme, cest-à-dire un comportement axé exclusivement sur la relation immédiate aux choses. Or ce comportement infirmé par la société (lenfant veut tout, tout de suite, ne sait pas attendre, a du mal à se projeter dans un avenir même proche, donc incapable de projet...) est au contraire un comportement nécessaire pour survivre dans la rue et pour se faire une place dans le groupe de pairs. Il faut savoir se défendre, immédiatement, à loccasion de crises dans le groupe; Il faut réagir instantanément à lagression de tiers; Il faut savoir profiter dune occasion de larcins sans réfléchir. Un enfant de Praga Polnoc se définissait comme ayant "peu de peur dans la tête et beaucoup dans les jambes", désignant la compétence qui doit être mise pour commettre un vol à la tire. Il faut aussi supporter les grands froids par une réponse immédiate, lalcool par exemple ou encore se sentir plus fort en consommant de lEPO. Notons aussi, que lexiguïté des appartements et le nombre de personnes pouvant y vivre conduit quasi mécaniquement à sortir lenfant pour laisser la place. Cela ne se fait pas de façon programmée mais dépendante de certaines contingences : pratiques sexuelles, consommation forte dalcool ( violence du père) etc
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la culture polonaise aborde la vie dans une dimension spirituelle forte qui conduit à la conscience individuelle, à la responsabilité personnelle plus quà la volonté collective. La panne majeure de léconomie administrée a comme confirmé chez les Polonais limpossible action extérieure sur les conditions dexistence qui relèverait de la volonté personnelle, plus que de laction publique. Les difficultés rencontrées chez les enfants sont donc traitées sous langle du diagnostic et du traitement essentiellement thérapeutique, plus que sur le traitement du contexte de vie de lenfant.
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la rue est considérée comme dangereuse et source de vices et de délinquance. Il nest pas évident pour un polonais dy voir un intérêt quelconque même en terme de stratégie éducative.
Tout conduit à penser cependant que nos amis polonais considèrent les pratiques éducatives à partir de la rue ou de lespace public comme nécessaires.
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Nécessaires car dans leur construction identitaire les enfants ne sont pas enchantés par les adultes positivés par la société (instituteurs, éducateurs, policiers
). Lalcoolisme des parents, les mauvaises réputations en créant autant de stigmatisations, renforcent lappartenance à un groupe de pairs, groupes homogène ou lenfant se compare à celui qui lui ressemble. Léducation qui consiste de notre point de vue à introduire de lhétérogène dans un mode de vie et de représentations sociales homogènes, cest à dire lAutre en tant que différent, complexe et pluriel nest plus assurés. Il ne sagit pas dimposer un point de vue, ni de moraliser (ce qui aurait pour effet de stigmatiser) mais de permettre à lenfant de percevoir lexistence dautres valeurs liées aux contextes sociaux qui les produisent.
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... mais se heurtent à plusieurs difficultés.
La rue est considérée comme pathogène par les pédagogues polonais qui comptent sur les bienfaits de linstitution. Il ne sagit pas ici de remettre en cause ce point de vue. Cela serait aberrant car comment demander aux pédagogues de renoncer à une stratégie à laquelle ils ont été formés et à laquelle il faut croire pour lexercer voir même pour y survivre. Par contre, nous remarquons que léchec dans la réussite de linstitution est renvoyée quasi systématiquement sur la responsabilité individuelle de lenfant ou de sa famille et de la pathologie sociale que nous évoquions plus haut. Il sagit là dun phénomène compréhensible et élucidé dans le champ des sciences humaines et de la psychologie sociale notamment les mécanismes dattribution de léchec aux enfants (effet Pygmalion, illusion pédagogique et persécution (Mélanie Klein).
Une autre approche est de considérer que se sont bien les conditions dexistence qui fondent durablement les pratiques et représentations sociales. Lhabitus ainsi constitué vise à reproduire les conditions dexistence, y compris celles qui sont jugées comme pénalisantes.
Ainsi, si la rue et les groupes de pairs qui sy constituent solidement occupe une place centrale dans les conditions dexistence de bien des enfants polonais, elle ne peut être ignorée.
On peut même considérer que séparé de la rue par un artifice de placement, lenfant aura laspiration dy retourner parce que cest là quil sest construit socialement.
Ce faisant, nous abordons un point important : malgré des conditions objectivement meilleures en foyer (chaleur, hygiène, nourriture...) certains enfants vont préférer fuguer cet univers plus confortables: soit ils séchapperont physiquement (cest la fugue), soit ils feront échouer par leurs comportements le dispositif éducatif.
Au contraire, sil normalise comme intéressant pour lui le placement, lenfant restera.
Lenjeu institutionnel nest donc pas nul de tout succès potentiel, sil passe par une rationalisation de lenfant. Mais, sil ny a pas rationalisation il y a fugue au sens dont nous venons de parler.
Dans la mesure où lenfant ne peut se passer de retourner dans la rue, en fait dans le groupe de pairs, le pédagogue na plus que la solution daller où il se trouve. (Notons au passage quil est infaisable de mettre tous les "enfants à problèmes" en institution).
Aller au contact dans la rue, dans les squats et plus généralement sur le territoire de vie des enfants concernés, exige certaines modalités pratiques, méthodologiques et éthiques que nous allons envisager dans la suite de la journée. Ce que je voudrais souligner ici, ce sont plutôt les finalités des pratiques éducatives de rue.
Léducation dabord: un groupe denfants des rues à ses propres lois, ses règles inéluctables: elles ne sont pas naturellement porteuses dhumanisme, de tolérance, de solidarité envers les plus faibles. Au contraire lexclusion, la violence sont des pratiques ordinaires qui ont la particularité dêtre acceptées par les enfants qui parfois considèrent la rue comme moins dangereuse que lappartement et certainement moins ennuyeuse que lécole. Introduire léducation comme droit fondamental de tout enfant, cest déjà porter la contradiction et susciter la confrontation à dautres règles sociales. Le pédagogue s'emploie à glisser de lhétérogène dans le milieu de vie ordinaire de lenfant.
Connaître pour témoigner , ensuite. Le pédagogue de rue, à la condition quil adhère à la démarche ethnographique dont il a été tout le temps question dans la formation, cest à dire quil se fasse accepter par les enfants, quil connaisse leur façon de vivre, de penser, leurs modes claniques, leurs trafics et stratégies de survie est le plus à même de dénoncer les conditions de vie faites aux enfants et qui fondent durablement leur devenir. Connaître naurait guerre de sens, en ce qui nous concerne, sil ne sagissait pas aussi de faire évoluer la catastrophique situation des enfants et de la dénoncer auprès des autorités comme un fait. Cest de la responsabilité politique déradiquer la misère pour éradiquer les conséquences de la misère.
Sen sortir enfin: le pédagogue de la rue na pas vocation à valider la rue. Sil accompagnait simplement les enfants dans leurs routines quotidiennes en assistant à ce qui est en train de se faire, il accompagnerait la reproduction dune réalité pénalisante pour lenfant même si ce dernier nous, lavons vu, ne le vit pas nécessairement de la sorte. Tout au contraire, le pédagogue va tenter les médiations pour sortir du territoire de vie, pour faire accéder aux soins, à la nourriture, aux loisirs aussi
Le pédagogue va rechercher à créer des situations nouvelles, de nouveaux contextes dans la vie ordinaire de lenfant afin de permettre à lenfant de rationaliser le fait quil peut avantageusement pour lui transformer ses conditions dexistence. A la fin de cette intervention, chacun aura noté que je nai pas parlé comme annoncé des pédagogies de rue en France. Il existe en effet une tradition des pédagogies de rue en France Elle sest constituée autour de deux types de professionnels: des éducateurs spécialisés ambitionnant un travail de prévention des risques de marginalisation des enfants et des animateurs de quartiers ou de territoires, chargés de ce que lon appelle lanimation sociale des quartiers. Je nen parlerais pas ici, car cela serait en décalage avec lensemble de la formation.
Nous avons en effet la prétention davoir dans cette formation commencé à inventer des pratiques polonaises dintervention dans le milieu de vie des enfants.
Comment pourrait-il en être autrement alors que notre façon daborder=0 les problèmes est de considérer lenfant à partir du territoire quil fréquente. De Praga Polnoc à Bytom, en passant par Katowice, aucun enfant na la même vie. Les contingences climatiques spécifiques à la Pologne, les stratégies de survie économique des enfants dans la rue (comme par exemple le charbon à Byton), la misère des parents de Zabre, nous oblige à regarder la chaque fois les réalités en face et à agir au mieux dans lintérêt denfants clairement identifiés. A notre initiative, les premières rencontres polonaises des pédagogie de rue sont là pour faire le point et pour mutualiser les compétences et savoirs sur le sujet. Le premier abécédaire édité à cette occasion est le résultat dun travail collectif. Il sera complété chaque année pour arriver progressivement à construire une approche spécifique des pédagogies de rue en PologneJe vous remercie
Daniel cueff :le 3juin 2003 Varsovie
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