3. Le travail social de rue, un métier particulier
Avant toute chose, balisons quelque peu le champ du travail social de rue, afin d'en savoir un peu plus sur ses particularités à un niveau international. Certes, il n'existe pas vraiment de cadre théorique universel en la matière. Néanmoins, on peut affirmer que, de çi de là, des acteurs sociaux ont, à un moment donné, privilégié une approche extra muros dotée d'une éthique forte faite de respect et de tolérance au profit des populations les plus exclues.
3.1 Le dernier maillon
Pour ces acteurs, il s'agit d'être le plus facilement et le plus simplement accessibles pour un public d'enfants, de jeunes et d'adultes vivant dans des conditions précaires et subissant des formes multiples d'exclusion.Ces acteurs sont, de ce fait, particulièrement bien placés pour constater les effets d'une certaine mondialisation où les "non-productifs" sont souvent laissés pour compte.Par sa proximité ou son intégration dans les milieux les plus exclus, le travailleur de rue reste le dernier maillon de la chaîne éducationnelle et de l'aide sociale, lorsque toutes les autres instances ont failli.Le travail social de rue privilégie une approche innovante de proximité où le public joue un rôle prédominant dans l'action, tant à ses débuts (la demande) que dans son déroulement (l'accompagnement).Priorité est donnée à la prévention générale, à la réduction des risques et à la remédiation dans un souci de bien-être social.Bien sûr, le travail social de rue se marque par la diversité et la créativité des approches. Il n'est dès lors pas toujours facile de décrire ce métier en deux ou trois phrases. Et, surtout, une définition trop simpliste nous laisserait sur notre faim. Essayons néanmoins d'y voir plus clair.De fait, il existe partout dans le monde, des adultes, professionnels ou non, qui s'investissent quotidiennement dans la rue, les quartiers et les campagnes. Et cela, afin de procurer aux exclus: l'aide, l'accompagnement, l'éducation, le soutien, l'écoute, l'information et le réconfort dans une perspective d'émancipation sociale.
Qu'on les nomme travailleurs sociaux de rue, éducateurs et/ou animateurs de rue, travailleurs de proximité, travailleurs en milieu ouvert, "detached workers" ou street workers, toutes, tous, s'engagent régulièrement et résolument sur le terrain afin d'offrir aux jeunes et aux adultes en butte aux inégalités sociales, des services de qualité où l'humain, le respect de l'autre et la confiance constituent les pierres angulaires de l'action.
Trois types d'actions
Le travail social de rue existe un peu partout dans le monde, mais souvent dans des proportions congrues. Ce travail revêt de multiples facettes. Et sa définition nécessiterait une publication particulière. Relevons toutefois plusieurs constantes dans les pratiques.L'éducation non formelle et informelle et l'action centrée sur le milieu de vie de l'enfant, du jeune ou de l'adulte, sont essentiellement privilégiées à travers trois types d'action:
- l'aide individuelle
- l'action communautaire
- l'action collective L'aide individuelle
En réponse aux demandes formulées par le public cible, un accompagnement peut s'engager. Celui-ci doit être léger, non stigmatisant. Il ne se conçoit qu'à travers une approche globale, non dissociée des réalités quotidiennes.Cet accompagnement s'envisage comme une démarche participative à caractère pédagogique, visant à l'émancipation et à l'autonomie du public-cible.Cette démarche participative entend (re)donner au public-cible une place d'acteur-sujet à part entière, pouvant agir sur sa situation, son avenir et son environnement. L'intervention est souvent généraliste et multiforme. Elle varie de l'écoute à la médiation, de la survie à l'épanouissement. Les possibilités et situations sont très vastes.Le travailleur de rue se doit dès lors d'être régulièrement, facilement et simplement accessible par le public-cible dans son milieu de vie. On parlera dès lors de "tournée de quartiers", de "présence de quartiers", de "zonage", etc. L'action communautaireLe travailleur de rue ne peut dissocier ses interventions des contextes dans lesquels il agit. Pour cette raison, il tient compte de l'ensemble des acteurs potentiels locaux pouvant interagir. Il participe ainsi aux différentes dynamiques créées par - et avec - la communauté locale, tout en gardant sa spécificité d'acteur à part entière.Le travailleur de rue veillera particulièrement à favoriser le maintien et/ou l'émergence de réseaux sociaux de solidarité.Par son action, le travailleur de rue s'intègre dans l'environnement dans lequel il se meut. Ainsi, l'ensemble des acteurs finissent par le reconnaître comme personne crédible et référente, susceptible d'apporter à la communauté des besoins et des outils utiles à son fonctionnement.Grâce à l'aide individuelle qu'il apporte, le travailleur de rue se confronte à de multiples problèmes du domaine de la vie privée et individuelle. Le travail communautaire s'attache précisément à retraduire ces données en question publique.Il s'agit en fait de transformer certains problèmes récurrents vécus individuellement en problématiques collectives, lesquelles devront être des véritables préoccupations de société, mises à l'ordre du jour de l'agenda politique.
Exemple d'interpellation publique.Pendant deux à trois ans, plusieurs travailleurs de rue et travailleurs sociaux en milieu ouvert ont constaté une multiplication anormale de demandes d'accompagnement de jeunes, fin août, début septembre. Ces demandes concernaient exclusivement des refus d'inscriptions scolaires. Après une campagne médiatique et suite à plusieurs interpellations auprès de la Ministre de l'Enseignement, celle-ci a finalement envoyé aux directeurs d'école une circulaire qui définit très clairement les conditions d'inscriptions ou de refus scolaires. L'année suivante, la situation s'est considérablement améliorée et les refus d'inscription se sont raréfiés (2). Edwin de Boevé, Dynamo International, Bruxelles Dans le cadre du travail de rue, différentes observations se sont dégagées au fil du temps. "Les filles de salon étaient souvent confrontées à des conditions de travail précaires: salons exigus, humidité, norme de sécurité non respectée, loyers excessifs,
"Les filles de rue", quant à elles, étaient confrontées à une répression parfois abusive.Sur la base de ce constat, les autorités communales ont été interpellées par les associations de terrains dans le but de mettre en place un groupe de réflexion sur le devenir des personnes prostituées. Ces réunions ont regroupé des représentants de la ville, de la police, le réseau associatif ainsi que des personnes prostituées. Elles ont déjà débouché sur un règlement communal qui donne un cadre à la prostitution de salon. Les discussions concernant la prostitution de rue n'ont pas encore eu lieu.
Michèle Villain, Projet ICAR, Liège, Belgique. |
L'action collective
L'action collective peut être une porte d'entrée, un passage, une continuité ou un résultat de l'action globale. Qu'il s'agisse par exemple du sport ou des activités culturelles et artistiques, ces différents supports permettent d'atteindre les objectifs socio-éducatifs visés.Concrètement, le travail de rue s'appuie sur toutes sortes d'activités qui sont autant d'occasions de construire un vécu en commun et dès lors une confiance accrue.Le grand public s'étonne parfois de cette dimension ludique. En réalité, ce volet d'action contribue à la mise en uvre d'un des aspects les plus subtils de la méthodologie du travail social de rue que nous appelons la "double amorce".Dans un premier temps, l'intervention à travers les activités et les rencontres dans la rue semble sans grand contenu et sans importance. Par contre, dans un deuxième temps, lorsque la situation problématique apparaît, la qualité du premier temps s'avèrera déterminante pour surmonter la difficulté. Cette approche suppose une véritable anticipation: tout est mis en place préalablement pour être efficace au moment le plus opportun.Ces différentes dimensions ne sont pas automatiquement présentes dans toutes les pratiques du travail social de rue. Mais souvent d'une manière ou d'une autre, ces trois dimensions s'interpénètrent, tout en privilégiant l'un ou l'autre aspect.
3.2 Travailleur de rue, témoin privilégié
Le travailleur de rue est un témoin privilégié de ce que vit un nombre croissant d'exclus. Sa mission est donc multiple:
- faire état des problèmes vécus
- sensibiliser l'opinion publique et les autorités
- contribuer à une meilleure perception des phénomènes
- et ainsi contribuer à l'édification de pistes de résolutions des causes de la déliquescence sociale.
Pour être efficace, le travailleur de rue doit être considéré comme crédible et référent, auprès de son public direct, auprès de l'opinion publique, voire aussi auprès des autorités. A cette fin, il gagne à se définir clairement et démontrer son utilité sociale.
Choisir les bonnes personnes pour communiquerLes travailleurs de rue doivent vendre leur savoir-faire, apporter la preuve qu'ils ont un rôle social important. Eux-mêmes sont convaincus de ce qu'ils font et des actions qu'ils mènent. Mais encore faut-il en persuader les citoyens et les élus qui sont eux les payeurs. Le social ne produit rien de matériel. Il ne vit, voire ne survit qu'avec des aides, des subventions, etc
Pour obtenir de l'argent, il s'agit de convaincre celui qui le possède de vous le donner. Et c'est là tout le problème. Donc être reconnu c'est se donner les moyens de mettre en "tête d'affiche" les bonnes personnes, ceux qui sont en mesure d'expliquer, convaincre, rassurer
Et sur ce point, la partie est loin d'être gagnée. Un mouvement, un parti politique doit avoir un leader et des représentants significatifs. Le charisme a toute son importance, surtout aujourd'hui où la communication est omniprésente. Aux élections, les gens votent souvent plus pour l'homme que pour le parti qu'il représente. Le social n'échappe pas à cette règle. Le jour où ce secteur sera "unanimement" représenté par des personnes sachant aussi communiquer et "vendre" leurs idéaux, un grand bon en avant aura été fait. Vincent Landat Social Annonces, FranceNous avions comme politique jusqu'il y a un an de rester à l'écart des médias
C'était lié à notre idée de travailler efficacement mais discrètement. Nous sentions bien que nous étions plutôt perçus comme un abri pour voleurs, à la limite de la complicité et qu'un changement d'image serait le bienvenu. A l'occasion de l'extension des programmes (ligne d'urgence, programme anti-drogue, école mobile, participation à des réseaux d'ONG, etc.), nous avons changé de stratégie et nous avons commencé à collaborer avec les médias. Deux personnes ont été chargées de faire le tour de toutes les rédactions. Des liens se sont créés.Depuis, nous invitons les journalistes à des conférences-débats, à nos fêtes, etc. Les médias étrangers sont très réceptifs, les locaux aussi même si ceux-ci sont moins férus de visites en bidonville ou en rue
Mais ils sont importants parce que c'est par eux que nous pourrons changer la perception locale de notre travail et sur la réalité de la rue.Hier encore, nous avons organisé une rencontre Presse-Chandrodaya-Police pour marquer le début d'une campagne nationale de recherche de vêtements. En fait, une excuse pour faire parler de la rue. Il y a quelques mois, nous avions un problème de gangs dans le voisinage. Nous avons contacté la presse et les journalistes ont compris que les jeunes étaient utilisés par les gangs, qu'ils étaient victimes plus que coupables. Un article est paru sur ce thème et depuis nous sommes devenus un groupe de référence pour la presse en ce domaine. Nous collaborons aussi régulièrement avec des radios-télés-journaux locaux et sommes assez bien couverts par les médias internationaux (Belgique, Italie, Japon, Pays-Bas).Il va de soi que cette couverture internationale nous facilite aussi nos recherches de fonds, ce qui n'est pas à négliger.Nous sommes donc assez satisfaits de notre stratégie médiatique. A notre dernière fête, par exemple, nous avons mobilisé quatre chaînes télé et 15 journalistes de presse écrite. Tout ceci ne nous empêche cependant pas de rester vigilants sur l'éthique de notre démarche. Nous revenons souvent sur la question suivante : jusqu'où peut-on utiliser les jeunes pour faire avancer notre cause?
Jean-Christophe Ryckmans, Chandrodaya, Népal |
3.3
mais qui s'explique mal
Reconnaissons d'emblée la difficulté quasi pathologique des travailleurs de rue à se définir.
De fait, une déperdition (3) importante se constate entre les pratiques des travailleurs de rue et la façon dont ils en rendent compte, pourtant, ces pratiques sot souvent considérées comme remarquables. Au-delà de l'éclatement du discours sur la nature du travail de rue, deux façons habituelles de définir le métier devraient être repensées.1° La définition par négation : on présente sa spécificité en niant appartenir aux courants, aujourd'hui majoritaires, que sont les politiques sécuritaires, sanitaires ou technocratiques ; si ce mode de définition a le mérite de signifier une résistance plus que jamais nécessaire, il s'affirme d'une manière trop dépendante par rapport à ce qu'il veut combattre et il pèche par manque de contenu.C'est d'ailleurs une particularité propre au champ social que de se définir par ce que l'on n'est pas, on parle en effet de secteur non-marchand, d'association sans but lucratif, etc.
2° La définition par thématique: on répond à la difficulté de clarifier le concept en lui substituant des priorités que l'on sait insuffisamment fondées mais "qui ont le mérite d'exister"; c'est le cas, semble-t-il, des "thèmes" tels que la toxicomanie, la délinquance, le décrochage scolaire, etc. qui ne respectent pas la diversité des situations réelles et qui sont souvent "en retard d'une guerre" par rapport aux urgences et nécessités réelles. Si les thèmes ont l'avantage de la visibilité et de la simplicité, il faut cependant craindre que leur relative inadaptation aux nécessités du terrain ne conduise à un affaiblissement ou une délégitimation des actions qui ne s'y intégreraient pas ; il faut aussi redouter l'instauration d'une distance trop grande entre les projets officiels et les actions effectivement entreprises (4).Le travailleur de rue est un généraliste à l'écoute de l'ensemble des problèmes d'une population et d'un environnement, et les subventions et programmes par thématiques sont souvent très réducteurs et inconfortables.
Nous devons donc essayer d'améliorer ces définitions en recherchant une formulation - qui ne prend pas la forme d'une justification continuelle;
- propre au secteur du travail social de rue, mais énoncée de manière affirmative ;
- permettant d'opérer de vrais choix ;
- se référant à la "mission publique" remplie par les travailleurs de rue,
- et donc construite par rapport aux usagers."
3.4 Faut-il communiquer ? Dans quelles limites?
On ne communique pas vers l'opinion publique et avec la presse sans raison. Communiquer n'est pas une fin en soi, mais un moyen d'atteindre son but. Plusieurs raisons, qui peuvent d'ailleurs se combiner, incitent à s'adresser aux médias :
- faire connaître et reconnaître la spécificité et l'utilité du travail de rue auprès de l'opinion publique mais aussi auprès du public-cible des travailleurs de rue;
- rechercher l'aide et le soutien des autorités publiques, des sponsors, des particuliers, etc. en se faisant mieux connaître;
- interpeller l'opinion publique et les autorités politiques sur les problématiques spécifiques rencontrées par les travailleurs de rue pour les faire (ré)agir (soutien à une loi, à un projet,
)
- agir directement sur l'opinion publique : par exemple, une campagne de presse locale peut avoir pour effet direct d'améliorer l'image des jeunes auprès des habitants.
- mobiliser l'opinion publique pour retisser des liens sociaux privilégiant la communication et la citoyenneté.
"Il est vrai qu'il est difficile d'amener les individus à sortir d'eux-mêmes, à se dégager de leurs préoccupations immédiates et à réfléchir sur le présent et le futur du monde. Il manque, pour y parvenir, d'incitations collectives. Or, la plupart des anciennes instances de communication, de réflexion et de concertation se sont dissoutes au profit d'un individualisme et d'une solitude souvent synonymes d'angoisse et de névrose." (5) |
C'est dire si la communication devient dès lors prioritaire pour le travailleur de rue.
Les travailleurs de rue sont mal connus, ils sont surtout mal acceptés. Les gens savent ce qu'ils font mais ne les acceptent pas parce qu'il y a un certain nombre de tabous et de considération qui nous sont propres et qui font que la population accepte difficilement qu'un individu puisse se consacrer à des attardés ou bien des marginaux. On devrait quand même sensibiliser la population pour qu'elle sache que ces travailleurs de rue sont aussi indispensables que l'alimentation, l'eau et l'électricité.
Mr Samba N-Ba, journaliste au journal Sud Quotidien de M'Bour, Sénégal. |
Visibilité et discrétion
Certes, le travail de rue ne peut pas systématiquement et continuellement se réaliser sous le regard de l'opinion publique et sous les feux de l'actualité.Généralement, ce métier n'est efficace que parce qu'il se fait dans l'intimité, aux interfaces et à la marge de ce qui peut se visualiser aisément. La confiance, la confidence et le secret professionnel sont les ingrédients indispensables à toute pratique de terrain. De fait, le public touché n'apprécierait pas un travailleur de rue trop indiscret.Il convient donc d'opérer un juste dosage entre le visible et l'invisible, entre la confidence et l'interpellation, entre l'isolement et l'implication de tous dans ce qui nous concerne tous.
Rester vrai et sincère
L'instrumentalisation du travailleur de rue et/ou de son public à des fins médiatiques est un autre grand piège dans lequel il est difficile de ne pas tomber. Les logiques médiatiques de visibilité absolue, de rapidité, de sensationnalisme et de victimisation sont très éloignées des logiques du travail social de rue. Une stratégie de communication, notons-le, est aussi et avant tout une stratégie de négociation. Les acteurs de cette négociation doivent être conscients que tout n'est pas acceptable et qu'il faut parfois rester dans l'ombre, plutôt que de s'inscrire dans un "coup médiatique" contre-productif par rapport aux objectifs du travail social de rue.
C'est le cas, notamment, lorsque le journaliste demande à vous accompagner sur le terrain dans vos tournées de quartier. Votre public risque fort de se sentir en représentation forcée et de ne pas apprécier cette intrusion médiatique.Un préalable consiste dès lors à prévenir votre public, à expliquer le sens et l'utilité de la démarche et de demander l'accord des personnes concernées. Si vous êtes interviewés, votre public n'appréciera votre intervention que si vous parlez dans son intérêt et restez fidèle à ce que vous faites au quotidien.
Exagérer, embellir, divulguer des confidences, voire dénigrer son public-cible, peut vous amener à perdre en une fois la confiance qu'il vous a fallu tant de temps à gagner.
Pour nous, c'est important de communiquer avec certains médias et avec les autorités publiques pour leur dire qu'on n'est pas de la merde. Pour leur faire découvrir un projet. Pour se faire ouvrir des portes. Pour avoir une bonne atmosphère. Dire ce qu'on pense tout haut devant tout le monde.
Zaki, Khalid et Mickaël, Jeunes de Dynamo, Bruxelles, Belgique. |
Communiquer : ce n'est pas mon métier! Il ne faudrait pas non plus axer la réussite et l'efficience du travail social de rue autour de sa visibilité. Certes, chaque travailleur de rue a intérêt à expliquer clairement son action. Mais il ne doit pas nécessairement entreprendre ce fastidieux et difficile exercice de l'interpellation et du témoignage public. Dans une équipe, les compétences d'un collègue peuvent être exploitées. Dans certains pays, ce sont des regroupements (Fédérations, collectifs,
) qui prennent ce type d'actions en main avec une efficacité plus grande parce qu'ils sont plus représentatifs.
Le travail social de rue est un métier difficile, usant, mal rémunéré. Ceux qui ont une longue expérience (+de 15 ans) sont rares dans le métier. Et, puisque les capacités de communiquer augmentent avec le temps, il n'est pas inutile de partager le travail et l'expérience entre collègues.
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Les travailleurs de rue ne communiquent pas assez, d'abord quand il y a un problème, automatiquement, ils pensent à la presse mais quand le problème est réglé, ils ne reviennent jamais nous dire que le problème est réglé alors que le journaliste a le devoir de faire le suivi. Parfois aussi, ils ont des sujets tabous. Madame Issa Dior Sall, journaliste et chef de station à la Radio Sud FM de M'Bour, Sénégal.Pour vous en tant que journaliste qu'est-ce qui vous convaincrait pour faire un article, un dossier sur la problématique des jeunes et la tâche réalisée par les éducateurs sociaux ? Nouvelles situations, nouvelles solutions. Quelque chose qui ferait la Une. Pour donner un exemple concret, nous ne pouvons consacrer tous les lundis une information sur le "botellón" (pratique par laquelle les jeunes, en Espagne, boivent des boissons alcoolisées dans les rues afin de réduire le coût qu'ils auraient à subir s'ils consommaient ces mêmes boissons dans les établissements) phénomène déjà trop connu. Oui, d'accord pour en parler de temps à autre, mais, dans tous les cas, nous ferons toujours un article si les éducateurs proposent de nouvelles solutions (par exemple, préservatifs ou trophées, n'importe quoi, pourvu qu'ils ne boivent pas s'il vont conduire, comme récemment mis en marche par "la Junta de Andalucia") ou si nous observons chez les jeunes, une nouvelle conduite quelconque. L'essentiel est que cela fasse la Une.
Don Fernando Del Valle, rédacteur en chef du journal ABC CORDOBA, Espagne |
Communiquer ou agir : faut-il choisir?Communiquer c'est agir, et toute action envoie des informations. On ne peut donc pas "ne pas communiquer" , c'est un fait bien connu. Reste cette question essentielle: quelle place et quel temps va-t-on consacrer aux stratégies et actions de communication.Le réflexe du travailleur de rue sera de privilégier son action quotidienne de terrain. Cette action est en général tellement prenante qu'elle ne laisse plus d'autre disponibilité. Avant de faire des choix, il y a lieu de définir des priorités.Regrettons, au passage, la situation dans laquelle se retrouvent, bien malgré eux, de nombreux travailleurs de rue, obligés de consacrer un temps trop important à se faire connaître dans le seul but de survivre. Cela révèle une incohérence flagrante dans certains choix de société.
3.5 Responsable politique : le court terme seulement?
Peut-on d'office opposer les logiques temporelles du monde politique et des travailleurs de rue ? Non. Car si le travailleur de rue inscrit son action sur le long terme avec des finalités qui prennent leur sens dans le temps, cela ne l'empêche pas de poursuivre des objectifs à plus court terme, à travers certains projets bien précis. Le métier du politique, dans son essence, vise aussi des finalités à long terme. Le programme et les valeurs de l'un ou l'autre parti sont autant de projets qui ne se réaliseront que dans un temps plus ou moins long.La difficulté réside dans la confusion faite par certains responsables politiques entre la fin et les moyens. Hélas, certains mandataires politiques tendent à privilégier de plus en plus leurs (ré)élections à travers toutes sortes de tactiques d'autopromotion en arguant du fait que "la fin justifie les moyens", mais en oubliant que ces moyens, parfois, les éloignent de leurs vraies finalités. La cohabitation du politique avec les travailleurs de rue n'est dès lors possible que si tout le monde est respectueux et conscient des finalités des uns et des autres, même si ces finalités ne coïncident pas toujours. Pour gagner en efficacité et lutter réellement contre les causes des souffrances sociales, le travailleur de rue doit avoir comme premiers partenaires les responsables politiques. Ensemble ils pourront, dans la mesure de leurs moyens, influer sur le cours des choses. Cette collaboration peut prendre une forme beaucoup plus instituée et ciblée, notamment dans le cadre du lobbying. Le lobbying est une pratique de défense d'intérêt corporatif, fortement répandue dans le secteur marchand. Chaque secteur, voire chaque entreprise, possède son propre service de lobbying auprès des autorités compétentes. C'est un métier particulier dont nous ne traiterons pas spécifiquement dans ce guide. Ceci dit, un lobbying efficace dans le secteur du travail de rue pourrait être utile et n'est pas nécessairement incompatible avec le côté non marchand du secteur.
Le politique et les travailleurs de rue ont intérêt à rester dans une sorte de collaboration conflictuelle où chacun garde sa place et sa fonction au profit de finalités nobles, ce qui est, reconnaissons-le aussi, beaucoup plus fréquent qu'on ne le pense.
Conjuguer court et long termeLe TR travaille sur le long terme bien sûr, mais aussi au travers de projets à court terme. Et au point de vue politique, si on ne mise que sur le court terme, on se tuera sur le long terme et on perdra sa crédibilité. Ce qu'il faut, je le dis autrement, c'est agir sur le court terme mais au sein d'une stratégie de long terme.Tout homme politique sait que rien n'est rapide. Le moindre projet communal, en matière de travaux publics par exemple, peut prendre deux ou trois ans entre le moment où on prend la décision et le moment où le projet est achevé. Nous savons que les projets de cohésion sociale se font sur le long terme.Pierre Lardot, Echevin de l'insertion sociale, IxellesNous étions un groupe et voulions réaménager le "petit parc". Le pouvoir communal ne voulait pas, car il voulait en faire un parking ou construire une maison. Nous, on a mis la pression, nous avons eu plusieurs réunions, tous les jours avec l'échevin et les travailleurs de rue, et on était beaucoup de jeunes; le bourgmestre, lorsqu'il voyait les jeunes sérieux aux réunions, il était impressionné.
Fouad et Rami, jeunes de Dynamo, Bruxelles, Belgique. |
(2) Les différents témoignages de journalistes, de jeunes, d'acteurs du terrain repris au long de ce guide n'engagent que leurs auteurs. Ils seront d'ailleurs parfois contradictoires car nous avons pensé qu'il était intéressant de confronter les idées.
(3) In La prévention, un concept en déperdition – Editions Luc Pire – Jacqueline Fastrès et Jean Blairon.
(4) La prévention dans l’Aide à la Jeunesse. Résultats des travaux du Conseil communautaire de l’aide à la jeunesse.
(5) GUATTARI Félix, "Pour une refondation des pratiques sociales", in Le Monde Diplomatique, Paris octobre 1992